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CONFÉRENCE D’AMIN ZAOUI SUR LE ROMAN GRAPHIQUE

Une littérature sans genres cadenassés et finis

L’écrivain et professeur à l’université, Amin Zaoui, a animé, vendredi 2 octobre, une conférence intitulée « Passerelle entre le roman et le roman graphique », et qui a été modérée par l’écrivain, poète et journaliste, Lazhari Labter.

Amin Zaoui a d’abord évoqué son nouveau roman, « L’Orange bleue » qui paraît en langue française en Algérie aux éditions Dalimen, et en langue arabe en Égypte chez Dar Al-Ain. L’auteur a toutefois précisé que les deux textes ne sont pas une simple traduction l’un de l’autre : « C’est une réécriture », a-t-il affirmé, expliquant avoir d’abord écrit le roman en français avant de le reprendre en arabe, avec le recul que lui ont apporté le temps et la distance. La trame et les personnages principaux restent communs aux deux versions, mais certaines différences apparaissent dans le traitement du récit, notamment certains personnages qu’on trouve dans le texte en français mais pas en arabe, et vice versa. « La trame, c’est la même. Les personnages principaux sont les mêmes, l’intrigue est la même, mais il y a une distance entre les deux textes », a-t-il souligné.

Au-delà de cette nouvelle publication, Amin Zaoui a également évoqué l’adaptation en roman graphique de son récit « Les Larmes du désert », paru en 2023 chez Dalimen. Le projet est né de sa rencontre avec un graphiste ayant réalisé les illustrations du livre. Un autre projet est en cours également. L’adaptation d’un roman en bande dessinée ou en roman graphique constitue toutefois, selon lui, un exercice particulièrement délicat. Tout dépend de la nature du texte. « Quand le roman est visuel, où on peut trouver les personnages, la nature, c’est abordable de le faire en graphique. Mais quand le roman est un peu philosophique, un peu surréaliste, un peu en désordre, je crois que c’est difficile ». Cependant, « Les Larmes du désert » présenterait une caractéristique favorable à cette transposition : « Ce roman est en quelque sorte comme un film. Il se lit comme un film, et je crois que c’est adaptable, abordable pour en faire un roman graphique ».

L’image, premier imaginaire d’une génération

Cette réflexion conduit naturellement Amin Zaoui à évoquer le rapport particulier qu’il entretient avec la bande dessinée. Comme beaucoup de lecteurs de sa génération, il a grandi avec les albums et les personnages qui ont accompagné son enfance. « On était des lecteurs de la BD, de Mickey, Pif et d’autres », se souvient-il. Dans une époque où la télévision était encore peu présente, la bande dessinée occupait une place importante dans l’imaginaire des jeunes lecteurs. « On a vécu avec la radio. Et puis aussi la bande dessinée est venue pour nous donner des images, pour donner un sens aux gestes ». Pour l’écrivain, « la bande dessinée nous a fait rêver dans un monde magnifique, avec beaucoup d’aventures, beaucoup de couleurs, beaucoup de noir aussi, beaucoup de formes. Tout ça nous a nourris pendant notre jeunesse ». Amin Zaoui a observé l’essor du roman graphique de nos jours comme un phénomène à la fois littéraire et économique. « Le roman graphique est de plus en plus un grand phénomène, surtout sur le plan économique. Les grands titres sont vendus à des millions d’exemplaires en France, aux États-Unis, au Canada, au Japon ». Pour lui, ce genre établit un dialogue singulier entre deux formes d’expression : « C’est un phénomène littéraire qui conjugue deux genres : la bande dessinée d’un côté et le texte littéraire de l’autre ».

Cette coexistence du texte et de l’image peut cependant déstabiliser le lecteur habitué au roman traditionnel. « Au début, on est un peu perturbé quand il y a le texte littéraire et l’image », reconnaît-il. Certaines pages privilégient l’image, d’autres le texte. Un équilibre qui dépend largement du travail du graphiste. « Cela dépend de l’artiste, de la manière dont il peut ne pas laisser ce déséquilibre entre le texte littéraire et l’image. C’est très important ».

Pour un plus grand ancrage académique

Par ailleurs, l’écrivain a plaidé surtout pour une meilleure reconnaissance du roman graphique dans le champ de l’enseignement et de la recherche. « Si vraiment on veut encourager le roman graphique, il faut l’enseigner à l’université », a-t-il dit. Il a estimé également que ce genre pourrait trouver sa place dans les programmes scolaires, notamment au lycée. « Pourquoi pas enseigner un roman graphique pour les élèves de terminale ou de première ? Au contraire, ça va leur donner le plaisir, peut-être plus que le texte littéraire nu ».

Pour l’auteur du « Miel de la sieste », l’image ne constitue pas une négation du texte littéraire, mais une autre manière de le faire vivre. « Le livre, le roman graphique, c’est un livre en mouvement. Ce n’est pas un livre muet. Dans le texte littéraire, les mots sont muets, silencieux, mais quand ils sont illustrés, ils sont en mouvement, ils sont vivants ».

Amin Zaoui a aussi appelé à une réflexion globale qui « pense le côté économique, le côté esthétique, la formation des graphistes. Tout ça, c’est un ensemble. Parce qu’un livre, en fin de compte, ce n’est pas uniquement du papier et du texte, mais c’est tout un ensemble autour de ce livre ». À travers ses réflexions sur le roman graphique, Amin Zaoui a défendu une conception ouverte de la littérature, attentive aux transformations des pratiques de lecture et aux nouvelles formes de création. « La littérature n’est pas définie par des genres cadenassés et finis, mais elle est toujours un paysage ouvert à d’autres expériences, à d’autres découvertes. »