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CONFÉRENCE « DU MANGA AU ROMAN GRAPHIQUE »

Chie Kutsuwada, l’art de cultiver sa singularité

L’autrice, illustratrice et mangaka japonaise installée au Royaume-Uni, Chie Kutsuwada, a animé, vendredi 2 octobre, une conférence intitulée « Du manga au roman graphique », dans le cadre du programme officiel du 18e FIBDA, au cours de laquelle elle est revenue sur son parcours, ses influences et sa conception de la création, tout en partageant avec le public un message simple : la curiosité, la persévérance et le droit à l’erreur sont essentiels pour avancer. Pendant près d’une heure, Chie Kutsuwada a évoqué les différentes étapes de son parcours artistique, mais aussi les univers culturels qui nourrissent son travail. La culture populaire japonaise, le folklore, les croyances, les récits historiques et les figures traditionnelles occupent une place importante dans son œuvre, qu’elle aborde toutefois avec un regard personnel, nourri par son expérience au Royaume-Uni et par son ouverture à d’autres formes de création.

« Weird is cool »

Avec une grande générosité, l’artiste s’est également prêtée au jeu des questions du public, notamment celles de jeunes passionnés venus échanger avec elle sur leurs propres aspirations artistiques. L’une des questions portait sur l’âge auquel il serait encore possible de commencer une carrière dans le manga. À un jeune qui estimait être « trop vieux » pour se lancer dans cette voie alors qu’il n’a que 27 ans, Chie Kutsuwada a répondu avec bienveillance qu’il avait encore toute la vie devant lui et qu’il était suffisamment jeune pour commencer n’importe quelle carrière, avec même le luxe de se tromper.

À une autre participante qui s’interrogeait sur le caractère un peu trop avant-gardiste de son propre travail, l’artiste a livré une formule devenue l’un des moments les plus spontanés de la rencontre : « Weird is great, Weirdy is cool », autrement dit, la bizarrerie, l’étrangeté ou l’originalité peuvent aussi être une force. Une manière, pour elle, d’encourager les jeunes créateurs à ne pas chercher à gommer ce qui fait leur singularité.

Diplômée du Royal College of Art de Londres en gravure et de Central Saint Martins en beaux-arts, Chie Kutsuwada s’est imposée au fil des années par un travail à la croisée du manga, de l’illustration et du roman graphique. Elle est notamment l’autrice de « Hagakure, The Book of Five Rings: A Graphic Novel », « 10 Step Drawing Manga » et « 100 Tales from the Tokyo Ghost Café ». Son travail est régulièrement publié par de grandes maisons d’édition internationales et elle a collaboré avec des institutions et médias prestigieux, parmi lesquels la BBC, CNN et le British Museum. Chie Kutsuwada intervient également en tant que formatrice et conférencière, et participe ainsi à la transmission de cette forme artistique et à la découverte de la culture japonaise auprès de publics très divers. Ses ouvrages ont par ailleurs été sélectionnés à plusieurs reprises pour la Carnegie Medal, l’une des distinctions les plus importantes au Royaume-Uni dans le domaine de la littérature jeunesse.

Les secrets de fabrication

Au cours de la rencontre du FIBDA, l’artiste a également détaillé sa méthode de travail. Pour elle, la création d’une œuvre commence d’abord par le script. Vient ensuite le dessin, avant une troisième étape consacrée aux détails qui permettent de donner toute sa profondeur et son identité à l’image. Une démarche qui témoigne d’une conception du manga comme un travail à la fois narratif et visuel, dans lequel chaque élément doit trouver sa place au service du récit. La question des samouraïs et du sabre, particulièrement présents dans certaines de ses œuvres, a également été abordée. Chie Kutsuwada a expliqué que son intérêt pour les samouraïs n’avait, au Japon, rien d’exceptionnel. Cette fascination est au contraire profondément inscrite dans la culture populaire japonaise et appartient à un imaginaire largement partagé. Elle a ainsi replacé son propre intérêt pour ces figures historiques dans un environnement culturel où les récits de samouraïs côtoient naturellement les autres grands univers de la bande dessinée japonaise. Elle s’est notamment souvenue de ses lectures d’enfance et de jeunesse : « Nous pouvions lire tous les mangas qui nous tombaient sous la main, qu'il s'agisse de ‘Cyborg 009’, de récits de samouraïs ou Astro Boy. C’était quelque chose de très naturel ».

Le clin d’œil du destin

Sa passion pour Shakespeare, en revanche, relève d’une histoire plus personnelle. L’artiste a raconté que son père n’était pas particulièrement amateur de mangas, mais qu’il vouait, lui, une véritable passion à l’œuvre de William Shakespeare. Il ne cessait de l’encourager à lire ses pièces. Dans un premier temps, Chie Kutsuwada se montrait réticente et déclinait poliment ses recommandations, jusqu’au jour où une maison d’édition londonienne lui a proposé de réaliser des adaptations graphiques de l’œuvre du dramaturge anglais. Elle y a alors vu une forme de signe du destin, mais aussi un hommage aux conseils insistants de son père. Elle a finalement accepté le projet et s’est plongée dans la lecture de Shakespeare, ce qui lui a permis de découvrir un « univers magnifique qui m’a captivée, transformant cette commande en une véritable passion qui continue de m’animer depuis », a-t-elle confié.

Oser se lancer et se former

La conférence de Chie Kutsuwada au FIBDA a été l’occasion de transmettre une expérience, mais aussi une conviction : il n’existe pas de parcours unique pour devenir artiste. Il faut commencer, expérimenter, accepter de se tromper et, surtout, préserver ce qui rend son regard différent des autres. Mais le plus essentiel, pour elle, est la formation. Elle a conseillé ceux qui veulent s’immerger dans ce domaine, de « suivre sérieusement des cours d’art dans une école spécialisée, de lire beaucoup, de prendre au sérieux les cours de langue et de littérature, ainsi que les cours d’art ».